Lettre de juin 2019 1000000000000000000000000000000 Retour à Journal

Réflexions sur la Physique Quantique après le cataclysme EPR, 1re partie

10La vérification expérimentale de l’intrication force à reconsidérer le statut de la science.


Murray Gell-Mann

Avant d’entrer dans notre sujet, ayons une pensée reconnaissante envers Murray Gell-Mann, décédé le 24 mai (photo, captivant des étudiants). Il avait proposé en 1961 le modèle des quarks pour classer les nombreuses particules découvertes dans les rayons cosmiques ou les grands accélérateurs, comme ceux du CERN. Le proton et le neutron n’étaient alors plus élémentaires, mais constitués de trois quarks (voir la lettre Les quarks et l'angle de Cabibbo). Cette idée s’avéra si fructueuse qu’elle permit de prédire l’existence de nouvelles particules. Gell-Mann reçut le prix Nobel en 1969. Il avait trouvé le terme "quark" dans une nouvelle de James Joyce, où figurait la phrase "Three quarks for Muster Mark", sans que l’auteur daigne dire de quoi il s’agit.

La Mécanique Quantique est sortie victorieuse du tremblement de terre qu’Einstein avait provoqué, pour la faire vaciller sur sa base. Il résulte de cette tempête, non l’effondrement de cette théorie, mais la découverte d’un nouveau phénomène, qu’elle contenait déjà sans qu’on l’ait vu, l’intrication.

L’intrication découle d’un postulat de la Mécanique Quantique, qui choquait Einstein, et qui prédit l’existence d’un authentique hasard, présidant souverainement aux résultats des expériences. La vérification d’Aspect nous pousse à admettre, au moins provisoirement, cette curieuse vérité, qui bouscule notre conception du monde, permettant à la Physique, en quelque sorte, d’empiéter sur la Métaphysique !

Ce n’est pas la première fois que cela s’est produit, et chacune imposait de revoir le statut de la Physique, ce pilier des connaissances "sûres" sur lesquelles repose notre civilisation technologique! Sa place dans la société, via ses applications utilisées dans la vie de tous les jours (progrès de l’industrie, de la médecine, etc...), se doit d’être discutée et analysée. Notons que ce n’est pas les études qui manquent. Mais les points de vue diffèrent tellement qu’on a de la peine à les gérer. En général les auteurs scientifiques pécheront par indulgence, tandis que du côté, disons des littéraires, on leur reprochera de ne pas comprendre le sujet.

Je propose de reprendre ce débat en suivant deux livres, dont les auteurs sont d’authentiques scientifiques (on ne peut pas les accuser de ne pas savoir de quoi ils parlent) mais d’autre part doués d’une culture générale suffisante pour se mettre dans l’état d’esprit d’un littéraire.

Cette lettre présente le livre de Frédéric Chaberlot "La Science est-elle un conte de fées ?". Comme vous le verrez, sa matière est très vaste ! La prochaine décrira le livre d’Olivier Rey "Itinéraire de l’égarement ; du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine", puis se terminera en appliquant ces analyses à la révolution de la Physique Quantique.


1. La Science est-elle un conte de fées ?

Frédéric Chaberlot, physicien enseignant au gymnase de Morges, a fait sa thèse en histoire des sciences (sur la Voie Lactée), soit dans le domaine des sciences humaines. Il pratique aussi la musique, il a même chanté le rôle de l'Enchanteur et du Sorcier, dans l’opéra Didon et Enée de Purcell.

La science est-elle un conte de fées? est un titre provocateur qui annonce d’emblée le sujet. Livre touffu, fouillé, rigoureux, plein d’expériences personnelles, parfois très amusant aussi, qui s’adresse autant aux étudiants qu’aux scientifiques ou aux littéraires. Le sujet général traité est la question du crédit à accorder aux affirmations scientifiques.

Ci-dessous un résumé commenté de quelques chapitres du livre, qui nous servirons dans la prochaine lettre.

1.1 En quoi la science se distingue-t-elle des autres savoirs ?

La vision de la science véhiculée par les médias (cinéma, romans ou bandes dessinées) est celle d’un mythe moderne. Or, mythes, contes, fables ou légendes, de par leurs définitions, ne peuvent convenir pour décrire les activités qui forment la science, faites d’observations et de raisonnements.

Alors, comment la définir ? l’auteur se lance dans une liste de conditions que doit satisfaire une activité pour prétendre participer à la science, et plus précisément à la physique. Il y en donne 13 ! couvrant 5 pages ! Donnons-en un bref aperçu.

Notons d’abord qu’il n’y a pas une mais plusieurs sciences, qui interfèrent entre elles. Elles se fondent toutes sur l’observation des phénomènes naturels, aidée souvent d’appareils de mesures sophistiqués (télescope, microscope, etc...). Dans le cas de la physique, des théories mathématiques sont élaborées, sensées s’accorder avec les observations, dans le sens suivant : les phénomènes sont décrits à l’aide de grandeurs numériques obtenues par des mesures, et les calculs de la théorie doivent donner les mêmes résultats.

Bien sûr, cette concordance mesures – calculs est entachées de complications. La théorie décrit des phénomènes isolés, ce que les mesures ne connaissent pas. Une étape d’idéalisation, ou d’interprétation est donc requise. De plus les mesures ne sont pas idéales, les appareils ayant des limites de précision.

Malgré toutes ces imperfections, on s’attend à produire des affirmations atteignant une certaine objectivité, voir universalité. Le comble de la réussite est obtenue lorsqu’elles conduisent à des résultats nouveaux, et mieux encore, à déceler de nouveaux phénomènes (comme l’intrication !)

1.2 Relation entre sciences et connaissances

Cette mise au point admise, il reste le difficile sujet de l’adéquation entre la science ainsi définie et le monde réel. Contrairement à une idée courante, cela ne va pas de soi. Les succès passés et présents ne garantissent en rien ceux de l’avenir. C’est la question fondamentale de l’épistémologie, la philosophe de la science.

J’ai déjà abordé ce sujet, de façon élémentaire, dans la lettre Toute la science est conjecturale. Le livre de Chaberlot va beaucoup plus loin, en présentant les principales opinions actuellement sur le marché. Ci-dessous, encore un aperçu.

Il y a ceux qui ne voient pas le problème. Adeptes du scientisme, ils considèrent la science comme l’unique source de connaissance fiable. Cette opinion sommaire peut s’insérer dans une philosophie plus élaborée, le positivisme, très active au tournant des XIXe et XXe siècles contre toute forme d’obscurantismes. Cette tendance donne la primauté à l’observation et l’expérience, et se méfie des idées. La science est vue comme une description de la nature, la meilleure qui soit, puisqu’elle va jusqu’à proposer des prédictions qui sont ensuite observées, mais elle ne fournit pas d’explications.

Plus subtil, le conventionnalisme, au début du XXe, voit aussi la science comme une représentation de la nature, fournissant des relations plutôt que des explications, mais admet le rôle essentiel de la théorie dans sa conception. Cela conduit à admettre des idées, et donc des questions de langage, de conventions, soit un certain relativisme, puisque ces dernières changent au cours du temps et des modes.

Comme on le constate, la question de la primauté ou non de l’expérience sur la théorie influence les débats. Le stricte réalisme voudrait qu’on ne parte que de l’existant, c’est-à-dire des observations et des expériences. Cela nécessite alors une étape d’induction, soit une généralisation à partir d’un nombre fini de cas, ce qui n’est logiquement pas justifié. La position inverse, idéaliste, consiste à créer des théories mathématiques, puis à monter des expériences pour les tester. C’est la méthode de déduction. Si elle est rigoureuse du point de vue logique, elle pêche au niveau pratique, car il lui manque des contraintes, la création de théories étant sans limites !

Nous avons déjà présenté l’apport de Karl Popper dans la lettre Toute la science est conjecturale. Il résout le problème de l’induction en renversant le problème logique : au lieu de chercher à prouver qu’une affirmation est vraie, ce qui est impossible logiquement, il propose d’essayer de la discréditer en montant une expérience qui la contredit. Si on trouve une, l’affirmation est fausse et abandonnée. Si on n’y arrive pas, elle est adoptée au titre de "encore jamais mise en défaut". Cette méthode, dite du falsificationnisme ou de la réfutabilité, est logiquement irréprochable, mais a d’autres défauts. Elle est très sévère (excluant les méthodes d’approximations) et donne un poids excessif à une expérience, toujours entachée d’imprécisions et soumise à diverses interprétations.

Enfin il faut citer Paul Feyerabend, élève de Popper, qui s’en est démarqué en constatant qu’historiquement la science ne s’est pas développée grâce à une méthode, mais plutôt en utilisant des intuitions fantaisistes, issues parfois de croyances, voire de préjugés, en suivant un parcours avec force tâtonnements, dérives et erreurs. Il propose une théorie anarchiste de la connaissance, où tout est permis pour avancer et satisfaire sa curiosité.

On s’est concentré sur la relation entre science et connaissance, sans se préoccuper de l’histoire. L’évolution historique de la science est loin d’être un fleuve tranquille. Elle jaillit à certaines époques, hiberne des siècles durant, puis renaît avec fébrilité. Il arrive que plusieurs discours se concurrencent, le plus récent cherchant à étouffer les anciens. Des sauts brusques, des disruptions (selon le langage moderne), peuvent surgir. Thomas Kuhn décrit ces révolutions, qui bouleversent les conceptions établies qu’il nomme paradigmes. Ainsi, l’émergence de la Physique Quantique, en rupture avec la Physique Classique, est un exemple de changement de paradigmes.

1.3 Arguments et preuves en sciences

Nous avons considéré la science vue de l’extérieur. Plaçons-nous maintenant de l’autre côté et observons le chercheur scientifique dans son laboratoire ou son bureau. Son travail au quotidien consiste à suivre des intuitions et à se démener pour trouver des arguments, voire des preuves, pour les étayer.

Comment s’organisent ces travaux, étape par étape ? Chaberlot nous livre un exemple historique détaillé (sur vingt pages avec nombre d’illustrations !), menant des premières intuitions à une affirmation admise universellement : celle du double mouvements de la planète terre, qui s’énonce :

10La terre tourne sur elle-même en un jour et tourne autour du soleil en une année.

Ce n’était d’abord qu’une intuition. Le premier énoncé qui nous soit parvenu est d’Aristarque de Samos (IIIe siècle av. J.-C.), cité par Archimède. L’idée sera reprise par quelques penseurs du Moyen-Age et du monde arabo-persan. Il faut attendre la Renaissance pour obtenir un traité complet : De Revolutionibus Orbium Coelestium (Des révolutions des sphères célestes), du polonais Nicolas Copernic, en 1543. Enfin les découvertes de Galilée (énoncées dans le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, 1632) et les lois de Kepler (1609) permettent d’étayer toujours mieux l’intuition initiale. Cependant, comme le précise Chaberlot, ce ne sont encore que des arguments, et non des preuves.

1er argument : la simplicité. Un grand nombres d’observations trouvent une explication beaucoup plus simple dans le système héliocentrique que dans le géocentrique.
2e argument : la relativité. Le principal reproche au système héliocentrique était que la terre ne pourrait pas se mouvoir à grande vitesse sans qu’on en soit renversé. Galilée explique alors que nous ne sommes pas sensibles à la vitesse, mais aux changements de celle-ci.
3e argument : l’analogie. Pointant sa lunette vers le soleil, Galilée voit des taches qui se déplacent, et qui montre que l’astre tourne sur lui-même (en environ 27 jours). Alors, pourquoi pas la terre ? Puis il voit que Jupiter a des lunes qui gravitent autour d’elle, et non autour de la terre...
4e argument : les marées. Galilée les impute au mouvement de la lune, mais son explication est incomplète.
5e argument : les phases de Vénus et sa taille apparente. Galilée observe que Vénus a des phases comme la lune. De plus sa taille apparente varie, ce qui indique qu’elle s’éloigne parfois ou se rapproche de la terre.
6e argument : les trois lois de Kepler, qui expliquent parfaitement les "anomalies" du mouvement de la planète mars.

Ce ne sont encore que des arguments. Le premier est d’ordre esthétique, le 2e ne fait qu’écarter un obstacle, et les suivants se réfèrent à des observations hors de la terre, sauf le 4e qui est incomplet.

En 1687 Isaac Newton publie les Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica (Principes mathématiques de la philosophie naturelle). Cette bible de la physique pose les bases de la Mécanique Classique (ou Mécanique Newtonienne), théorie générale et universelle traitant tous les mouvements. Elle permit d’aller beaucoup plus loin que les observations de Galilée et, avec des moyens technologiques plus performant, d’obtenir de véritables preuves des mouvements de rotation et de révolution de la terre.

1re preuve : forme de la terre et géographie de la pesanteur. La terre n’étant pas un corps parfaitement rigide, la force centrifuge l’élargit à l’équateur et l’aplatit aux pôles. Selon la Mécanique Newtonienne la pesanteur doit être plus faible sur l’équateur qu’aux pôles, plus proches du centre de la terre, ce qui est vérifié par les mesures.
2e preuve : la force de Coriolis. Le mouvement de rotation de la terre entraîne des forces d’inertie, qui dévient les trajectoires. En particulier, il en résulte une déviation vers la droite des vents et courants marins autour du pôle nord, et dans la direction opposée autour du pôle sud.
3e preuve : le pendule de Foucault, qui permet de "voir" la rotation de la terre.
4e preuve : parallaxe des étoiles. La position des étoiles proches par rapport aux lointaines semble varier lors de notre déplacement autour du soleil. Suggéré par Copernic, ce phénomène ne fut observé qu’en 1838, tant il est faible, les étoiles "proches" étant en fait très éloignées !
5e preuve : l’aberration des étoiles. Lorsqu’on court sous la pluie, on incline son parapluie. De même, la lumière des étoiles (se comportant comme la pluie !) nous apparaît déviée à cause de la vitesse de la terre. Et six mois plus tard, notre vitesse est inversée ! Les étoiles semblent donc parcourir de petites ellipses au cours de l’année. Ce phénomène, beaucoup plus visible que la parallaxe, et concernant toutes les étoiles, fut découvert en 1725 par James Bradley.
6e preuve : les voyages spatiaux. Les fusées interplanétaires suivent exactement une trajectoire déterminée. Or la vitesse précise de la terre intervient dans ces calculs.

Notons qu’il ne s’agit pas de preuves au sens mathématique, c’est-à-dire irréfutables logiquement, mais d’un tissu de confirmations qui ne permet plus d’en douter. Même l’Église catholique a du l’admettre, convaincue par les travaux de Bradley, en donnant l’imprimatur en 1741 à l’édition complète des œuvres de Galilée.

Cependant les preuves qui convainquent les scientifiques ne sont pas toujours acceptées du public. Malgré leur solidité, on assiste à des oppositions partiales, comme dans les cas, par exemples, de l’évolution des espèces de Darwin, pourtant certifié par la génétique, du réchauffement climatique du à l’activité humaine, de la nécessité des vaccins, de la théorie du big bang, etc...

1.4 La méthode des scientifiques

Quelle est la méthode qu’utilisent les chercheurs pour construire la science ? Si on leur pose la question, ils sont généralement empruntés... Chacun poursuit un travail précis, et se débat avec des difficultés de détails extrêmement techniques. Et chacun espère réussir à en déduire un jour une vraie preuve !

La recherche en physique se répartit en deux grands groupes. Il y a les théoriciens et les expérimentateurs. Chaque groupe vit dans un univers complètement différent, dans un bureau pour les premiers, dans un laboratoire pour les seconds. En général, ils ne maîtrisent que leur partie. Seuls quelques rares doctes sont compétents dans plusieurs, ils deviennent des meneurs.

Les chercheurs se rencontrent entre eux dans des colloques, séminaires ou congrès. Là ils suivent des exposés dans leur domaine précis, mais aussi dans d’autres, car la lumière vient souvent d’une surprise trouvée ailleurs. Des contacts personnels se nouent entre spécialistes différents. Cela conduit au brassage des diverses disciplines de recherche.

Ainsi avance la science, cahin-caha. Va-et-vient permanent entre chercheurs de spécialités variées, au gré de discussions sur des détails expérimentaux ou des calculs, pour finalement associer expérimentation et théorie.

Le chapitre 5 donne un schéma général de ce qui peut faire partie d’une méthode de la recherche en physique. Le monde des phénomènes est appréhendé par les théoriciens et les expérimentateurs. Les premiers se battent avec des paradigmes, soit un ensemble d’hypothèses (souvent implicites) et de postulats, pour construire, grâce à des méthodes de calcul, voire d’approximation, un modèle mathématique dont ils tirent des prédictions numériques. Les seconds doivent appréhender le phénomène observé en le dégageant de son environnement, puis le décrire par des grandeurs mesurables. Ensuite il faut imaginer une expérience qui fait apparaître des effets inconnus, ou un nouveau phénomène, et enfin monter cette expérience pour en extraire des mesures, les plus précises possibles.

Finalement, but de l’exercice, les prédictions numériques des uns sont comparés aux mesures des autres. S’il y a accord, il reste un gros travail à faire, déterminer ce qui a vraiment été trouvé... En cas de franc désaccord, tout doit être remis à plat. Mais dans la plupart des cas, on obtient un accord partiel, dont on ne sait trop que faire...

Le livre de Chaberlot donne une application de la méthode scientifique, utilisée pour établir une statistique des étoiles, et décrit son évolution historique jusqu’au début du XXe siècle. L’amélioration des télescopes entraîne celle des théories et le raffinement des hypothèses.

1.5 Science et représentation

Admettons que but ultime de la science est d’obtenir la représentation du monde la plus objective possible. Au vu de la méthode décrite ci-dessus, la prétention d’objectivité rencontre de sérieux obstacles.

Commençons par la partie théorique. Elle s’appuie sur le paradigme du moment, lui-même constitué de postulats basés sur des hypothèses en général implicites. Expliciter ces hypothèses est un tâche nécessaire mais ardue. Le livre nous guide en nous en donnant quelques unes.

La première, certainement la plus fondamentale, est d’admettre que les phénomènes de la nature peuvent trouver des explications rationnelles, voire même être décrits par des théories mathématiques. Les innombrables succès de la science, dont les applications technologiques agrémentent notre vie de tous les jours, nous suggère de l’accepter d’emblée. Mais rien ne nous le prouve vraiment. Par exemple, la Relativité et la Physique Quantique ont été découvertes au début du XXe siècle. La Physique la plus générale doit donc être à la fois relativiste et quantique. Or une telle théorie n’existe pas encore, en 2019, après 90 ans de recherche ! Peut-être qu’elle n’existera jamais ? Qui sait ?

Là-dessous se cache un parti-pris fondamental, que nous désignons par réaliste, qui consiste à penser qu’il existe une réalité extérieure à la conscience humaine. Ce n’est pas l’opinion de tous, en particulier pas celle de nombreux artistes !

Chaberlot cite une autre hypothèses invérifiable, pourtant un pilier de la physique : le principe d’inertie ! Utilisé par Galilée, pour confondre des objections aux mouvements de la terre (2e argument), et énoncé par Newton comme une vérité générale, il ne sera jamais mis en doute, mais reste invérifiable.

Du côté des expérimentateurs, le phénomène observé n’est pas appréhendé de la même façon suivant les époques et les modes. On ne prouve pas le mouvement de la terre au XVIIIe siècle comme aujourd’hui ! Cela dépend des connaissances préalables, voire des préjugés du moments.

D’autres étapes sont tout aussi difficiles. Lorsqu’un modèle a donné les mêmes valeurs numériques que les mesures d’une expérience, on n’est pas au bout de ses peines. Qu’est-ce que cela prouve ? La concordance théorie-expérience? Est-on bien sûr que les deux approches parlent du même phénomène ?

D'autre part, en déduire une représentation du monde peut être impossible. Exemple : entre les années 1917 et 1921, on disposait de deux théories pour décrire la gravitation, celle de Newton et celle d’Einstein. Leurs concepts étaient totalement différents, et elles donnaient les mêmes résultats numériques (aux incertitudes près). Quelle représentation du monde était la vraie ?

1.6 Science et société

Les derniers chapitres sont réservés aux relations entre la science et la société. Ils tentent de passer en revue tout ce que peut comporter ce vaste sujet

En tant qu’enseignant, l’auteur expérimente dans ses classes la difficile transmission de la science aux jeunes générations. Il est au premières loges pour entendre les réactions et les réticences de la société, que ses élèves rapportent de leurs entourages. Cela nous gratifie d’une expérience directe, de première main. Il est passionnant de voir comment le professeur réagit à la question rituelle "Mais M’sieur, à quoi ça sert ?".

Cela nous amène au problème de la perception de la science dans notre société. Disons-le d’emblée : si elle est parfois considérée avec méfiance, ses applications sont acceptées sans aucune retenue, sans qu’on n’y voit de contradictions ! Des enquêtes sociologiques sur ces questions en Suisse sont présentées. Elles confirment que la science et les chercheurs sont en général relativement bien considérés, malgré un manque d’information patent, les médias préférant parler de politique ou de sport !

A la question plus délicate du danger de la science, les avis se diversifient. Les langues se délient. Un malaise général apparaît, dont on ne sait pas définir les causes (les chercheurs, les médias, la société industrielle ou la science elle-même?) ni envisager des gardes-fou pour s’en protéger (besoin de plus de vulgarisation, de réguler l’industrie, de politiciens plus clairvoyants?).

Les scientifiques eux-même, que pensent-ils de la science ? Chaberlot s’est lancé dans la recherche des motivations des chercheurs, par de nombreux interviews et articles de presse. Il en résulte peu d’information originale, de grandes phrases comme "la curiosité naturelle" ou "le besoin d’aider l’humanité". Manifestement, ce n’est pas une question qui les tracasse.

Par contre "Faut-il avoir peur de la science" délie de nouveau les langues. L’auteur classe les réponses en 7 catégories, qu’il nomme conceptions, et qu’il commente abondamment.

Conception 1 : La science est connaissance. C’est le point de vue le plus optimiste, pour ne pas dire naïf. Les dangers viennent d’ailleurs...
Conception 2 : La science est neutre, ses applications sont ambivalentes. C’est l’illusion de penser que la science est un vase clos, alors qu’elle est l’œuvre d’êtres humains...
Conception 3 : La lumière vient de l’information. La science repousse l’ignorance, mais est parfois mal comprise. Les scientifiques devraient donc mieux communiquer...
Conception 4 : La science est l’avenir de l’Homme. Une idée très répandue dans l’inconscient collectif, est que la science va sauver l’humanité de tous les maux. Mais on peut tout aussi bien croire le contraire...
Conception 5 : L’enfer, c’est les autres. La science serait innocente des applications malveillantes causées par la cupidité et le goût du pouvoir. Pourtant des scientifiques collaborent dans des usines d’armement...
Conception 6 : La science est puissance. Si la science est connaissance, alors elle est aussi automatiquement puissance.
Conception 7 : "Science sans conscience n’est que ruine de l’âme". Comme Rabelais le résume si bien, les scientifiques, comme tout être humain, ne peuvent se soustraire à la responsabilité de leur travail.

Comme on le voit, l’auteur a classé les avis selon leur prise de conscience. Aucune activité humaine ne doit échapper à l’exigence éthique, de prendre en considération ses conséquences. D’ailleurs, la science elle-même a un impact sur la nature. Elle ne se contente pas de l’observer, elle la questionne brutalement, en montant des expériences manipulatrices. Le cas le plus frappant est le traitement des animaux, qui a du faire l’objet de nombreuses législations.

1.7 Ce que j’ai omis

C’est une gageure de résumer en 6 pages un livre de presque 300 ! Je me suis concentré sur ce qui peut intervenir dans le débat sur les conséquences de la physique quantique (voir ma prochaine lettre). Le livre fourmille d’informations et de réflexions, sans jamais dénigrer les différents points de vue. Il appuie ses propos sur de nombreux exemples en astronomie et sur l’expérience personnelle de l’auteur. Enfin, il se lit agréablement, on peut l’ouvrir à n’importe quelle page et être tout de suite captivé.

J’ai omis entre autre les discussions entre science et religion, qui s’éloignent de mon sujet, les conséquences de la révolution quantique. Ni du rapport entre physique et métaphysique, dont nous reparlerons abondamment dans la prochaine lettre.

Le livre commence et se termine par la discussion de la place de la science dans les médias suivants:
Bandes dessinées :
10Valérian, agent spatio-temporel, de Jean-Claude Mézière et Pierre Christin,
10Incal, de Jodorowsky et Moebius
10Tintin, Hergé, pour le personnage de Tournesol (discuté à la fin du livre)
Films :
10Stalker, Andreï Tarkovski
10Solaris, Andreï Tarkovski
10Contact, Carl Sagan, Ann Druyan, Robert Zemeckis
10Avatar, James Cameron
Litérature :
10Anges & Démons, Dan Brown
10Ein moderner Mythus, C. G. Jung
10L’Art et la Science, Victor Hugo
10Les Physiciens, Dürrenmatt (discuté à la fin du livre)

Finalement une impressionnante bibliographie est donnée (env 130 références).


Référence

10La science est-elle un conte de fées?, Frédéric Chaberlot, CNRS Editions, 2012, 286 pages


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